RĂ©sidence est un espace d'exposition, conçu par BĂ©rĂ©nice Serra. Cet espace est ouvert Ă  tous et repose sur les fonctions de l'application Google Street View. Établi sur le modĂšle de la rĂ©sidence artistique, RĂ©sidence accueille des oeuvres singuliĂšres tel un programme de rĂ©sidence en ligne, consultable 24/24h. Les artistes sont invitĂ©s Ă  se joindre au projet, soit en envoyant l'URL de leur rĂ©alisation installĂ©e dans Street View (voir onglet participer), soit en prenant contact pour l'Ă©laboration d'un projet spĂ©cifique.

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Les colonnes de Daniel Buren dans Google Street View
Les salles du MoMA (New York) prises par Google et diffusées sur Street View

En mars 2018, un vĂ©hicule sans conducteur mis en circulation par la sociĂ©tĂ© de services de transport Uber a percutĂ© une piĂ©tonne qui est dĂ©cĂ©dĂ©e trĂšs peu de temps aprĂšs, des suites de ses blessures. Il s’agit alors du premier cas d’accident mortel engageant une voiture sans conducteur, rĂ©sultant du fait de l’autorisation donnĂ©e Ă  Uber, par diffĂ©rents Ă©tats aux États-Unis (dont l’Arizona), pour tester ses prototypes sur les routes et au sein des villes. Par la mise en service de ces engins toujours en apprentissage, et mĂȘme encore en phase de dĂ©veloppement, les routes ont Ă©tĂ© transformĂ©es en laboratoires privĂ©s pour la conception de voitures autonomes. Et par la mĂȘme circonstance, les habitants de ces espaces urbains, les usagers de la voie publique, sont devenus d’authentiques « crash test dummies », avant mĂȘme que le problĂšme n’ait eu le temps d’ĂȘtre posĂ©.

Cette forme d’appropriation de l’espace urbain par une entreprise privĂ©e n’est pourtant pas un cas isolĂ©. On peut identifier une multiplicitĂ© de pratiques parfaitement analogues — permises, voire mĂȘme encouragĂ©es par les politiques Ă©conomiques des villes —, associĂ©es aux modes de fonctionnement des entreprises comme Uber, Google ou Amazon, pour ne mentionner que les plus visibles. Ces pratiques de privatisation inĂ©dites de l’espace public sont corrĂ©latives et indissociables d’un mouvement de sens inverse par lequel des Ă©lĂ©ments de la vie privĂ©e et de l’intime sont rendus publics, au travers notamment des services proposĂ©s par des compagnies telles que Facebook, Airbnb ou Tinder.

Par ce geste ancrĂ© dans un entre-deux difficilement localisable, ces grands groupes prĂ©lĂšvent et dĂ©placent ce qui autrefois Ă©tait gĂ©rĂ©, d’une part par les autoritĂ©s publiques (les cartographies IGN, le cadastre, les chaussĂ©es, l’espace aĂ©rien, etc.) et de l’autre par le cercle de proches, la famille ou les amis (les photos de vacances, les donnĂ©es personnelles, les relations sociales, etc.). L’ensemble de ces phĂ©nomĂšnes tĂ©moigne ainsi d’un brouillage des catĂ©gories traditionnelles des « espaces publics » et des « espaces privĂ©s », et oblige Ă  prendre acte de l’existence d’une troisiĂšme dimension de la vie sociale sur laquelle ces nouveaux acteurs, avant tout Ă©conomiques, appuient leur mode d’action. Cette troisiĂšme dimension de l’espace social n’est pourtant pas entiĂšrement nouvelle. L’espace colonisĂ© par les gĂ©ants du numĂ©rique (et convoitĂ© par de multiples start-ups) coĂŻncide avec celui occupĂ© par la « sociĂ©tĂ© civile » — c’est-Ă -dire l’ensemble des individus considĂ©rĂ©s comme autonomes et en principe non hiĂ©rarchisĂ©s, parmi lequel se tissent des relations d’interdĂ©pendance en dehors Ă  la fois de l’État et de la famille.

En colonisant cet « espace civil », dĂ©sƓuvrĂ© depuis longtemps et pris entre la sphĂšre publique et la sphĂšre privĂ©e, les nouveaux acteurs de l’économie numĂ©rique transforment profondĂ©ment la configuration de cet espace. Le cas de Google, et plus particuliĂšrement de son application « Google Maps » est, Ă  ce propos, paradigmatique. En prĂ©levant l’ensemble de sa « matiĂšre premiĂšre » dans les donnĂ©es qui sont tout simplement disponibles dans cet espace, Google ne fait qu’appliquer Ă  celles-ci un traitement pour les introduire, Ă  nouveau, dans ce mĂȘme espace mais sous une forme quelque peu modifiĂ©e. En effet, les services de « Google Maps » sont mis Ă  disposition de maniĂšre gratuite et utilisable par tous Ă  condition de disposer de la technologie nĂ©cessaire Ă  son accĂšs (parfois rendue disponible par le pouvoir public sous la forme de mobilier urbain). La reprĂ©sentation (cartographique, photographique, informationnelle) de l’espace civil offerte alors par Google s’intĂšgre ainsi Ă  ce mĂȘme espace, jusqu’à ce que tous deux se confondent. En effet, il serait difficile de nos jours, pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations (et d’ailleurs, pas seulement les nouvelles !) d’avoir une expĂ©rience de l’espace urbain qui ne serait pas conditionnĂ©e d’une maniĂšre ou d’une autre par l’expĂ©rience des reprĂ©sentations donnĂ©es par l’application du gĂ©ant californien.



Tout comme pour le cas des voitures autonomes, le dĂ©veloppement de « Google Maps » ne va pas sans de nombreuses tensions et de multiples conflits inĂ©dits. L’une des principales sources gĂ©nĂ©rant ces situations nouvelles se trouve dans le service « Street View », permettant de plonger l’utilisateur de l’application dans des vues photographiques en 360 ° rĂ©alisĂ©es Ă  partir de plusieurs points de l’espace des villes rĂ©pertoriĂ©es. AprĂšs avoir ainsi cartographiĂ© l’ensemble du territoire français en 2011, Google Ă©largit son service « Street View » en offrant des images 360 ° Ă  l’intĂ©rieur de certains bĂątiments (dont des centres culturels et des musĂ©es). L’atteinte Ă  la vie privĂ©e que ce dispositif entraĂźne (provocant des divorces et autres) vaudra Ă  Google une sĂ©rie de procĂšs judiciaires qui, loin de l’arrĂȘter dans sa conquĂȘte de l’espace civil, seront l’occasion d’un raffinement de sa stratĂ©gie. Ainsi, en 2015, Google met au point et propose une application gratuite permettant de profiter du service « Street View », tout en rendant possible la prise de vues 360 ° et leur publication, non pas par ses employĂ©s, mais par les utilisateurs mĂȘmes de l’application. Toute personne ayant donc tĂ©lĂ©chargĂ© l’application peut alors constituer une capture 360 ° (grĂące Ă  un algorithme qui gĂ©nĂšre l’image « sphĂšre » Ă  partir de photographies frontales) et la rendre publique, sur l’application. Puisque ces images sont capturĂ©es par les utilisateurs, le droit d’auteur s’applique, dĂ©gageant alors la responsabilitĂ© de l’entreprise dans les sujets reprĂ©sentĂ©s et leur diffusion.

De cette profonde transformation de l’espace et de la vie sociale, l’art n’est nullement Ă©pargnĂ©. En effet, parmi les images prises par les dispositifs de Google ainsi que celles publiĂ©es par les utilisateurs de la plateforme, on retrouve des vues immersives comprenant des Ɠuvres d’art, prĂ©sentes de fait dans l’espace public (1 % artistique, street art, jardins de sculptures, etc.). Mais ces reprĂ©sentations sont loin d’ĂȘtre parfaitement neutres. Dans l’application « Google Earth », par exemple, une modĂ©lisation du paysage urbain est proposĂ©e pour donner une impression de relief au territoire cartographiĂ©. Dans ce dispositif, les images de modĂ©lisation grossiĂšre malmĂšnent les Ɠuvres de grands artistes. Mais, tout comme pour le cas de la paternitĂ© des images diffusĂ©es sur « Street View », Google a Ă©tĂ© le premier Ă  savoir transformer cette difficultĂ© en avantage. Il a su y voir l’occasion d’une valorisation de son produit en crĂ©ant, par exemple, le « Street Art Project » qui vise Ă  identifier sur les diffĂ©rents services proposĂ©s (cartographie, images 360 °, photographies, etc.) les noms des artistes — issus, pour la plupart, du street art — ayant produit les Ɠuvres visibles dans l’espace urbain photographiĂ©. L’action de rĂ©cupĂ©ration de cet art capturĂ© par les applications de l’entreprise va mĂȘme se cristalliser dans la crĂ©ation d’un projet nommĂ© « Google arts & culture » dans lequel sont proposĂ©es des visites d’exposition en ligne et en immersion, qui reprennent le « walk-through » — technique utilisĂ©e pour le dĂ©veloppement de l’application Street View. Ces visites sont rendues possibles par la signature de partenariats avec de grandes institutions de l’art (MoMA, Tate Britain, MusĂ©e ChĂąteau de Versailles, etc.). Tout comme pour le cas de Google Maps ceci ne va pas sans gĂ©nĂ©rer de nouveaux conflits. AprĂšs une condamnation de 125 millions de dollars pour avoir ignorĂ© les droits d’auteurs attachĂ©s aux ouvrages disponibles dans la plateforme « Google Books », l’entreprise a repensĂ© son rapport aux droits qui protĂšgent les Ɠuvres prĂ©sentĂ©es dans les musĂ©es Ă  visiter en 360 °. À la demande des conservateurs et commissaires d’exposition la plateforme a mĂȘme retirĂ©, ou floutĂ©, un nombre non nĂ©gligeable d’Ɠuvres dont les droits n’étaient pas encore tombĂ©s dans le domaine public.

Le cas de Google est exemplaire du genre de problĂšmes soulevĂ©s par l’appropriation sauvage de l’espace civil par des compagnies privĂ©es, orientĂ©es par la perspective du profit. Mais plus profondĂ©ment, par les tensions et les conflits qu’il suscite, il montre la puissance crĂ©atrice que recĂšlent les problĂšmes qui ne se laissent pas capturer par les logiques habituelles du privĂ© ou du public. En ce qui concerne l’art en particulier, l’intĂ©rĂȘt ultimement Ă©conomique de Google voilĂ© par son attention affichĂ©e pour l’art et la culture ne suffit pas Ă  dĂ©guiser et n’efface pas non plus le fait que de nouvelles formes de monstration, de diffusion, de mĂ©diation, de critique, voire de production d’art sont en train de naĂźtre dans cet entre-deux problĂ©matique. On peut alors se demander pourquoi les auteurs-artistes, que l’on pourrait penser soucieux de la reprĂ©sentation de leur travail, ne se sentent pas (ou trĂšs peu) touchĂ©s par cette circonstance, d’autant plus si l’on considĂšre la façon non critique par laquelle les Ɠuvres sont souvent exhibĂ©es Ă  travers ces nouveaux modes de reprĂ©sentation (dĂ©formations, mauvais raccord, mauvaise qualitĂ© de la prise de vue, etc.).

Devant le dĂ©sintĂ©ressement ou le rejet des artistes, comme devant l’intĂ©rĂȘt irrĂ©mĂ©diablement Ă©conomique de compagnies comme Google, naĂźt l’urgence d’une rĂ©appropriation critique, par l’art et pour l’art, des nouveaux enjeux artistiques impliquĂ©s dans cette configuration particuliĂšre de l’espace sociale. Il ne s’agit pas de construire une position partisane, pour ou contre les pratiques des acteurs Ă©conomiques du numĂ©rique, comme il ne s’agit pas non plus de cĂ©der Ă  une fascination esthĂ©tisante des vertus technologiques. Mais il est bien question de prendre la mesure du dĂ©placement que nos sociĂ©tĂ©s ont confiĂ© Ă  des acteurs de lĂ©gitimitĂ© douteuse, pour reposer, les problĂšmes qui ont toujours Ă©tĂ© ceux de l’art.

Le projet d’occupation artistique « RĂ©sidence » propose un premier pas dans cette direction. Profitant des conditions que Google a Ă©tĂ© obligĂ© d’assumer pour la survie de son service, le projet consiste Ă  proposer un protocole collectif, pour occuper l’espace ouvert par le service « Street View » comme un lieu d’hĂ©bergement d’un art conçu spĂ©cifiquement pour reconquĂ©rir cet espace. Cinq artistes (Marion Balac, RaphaĂ«l Fabre, Arzhel Prioul, Julien Toulze et Mathieu Tremblin) sont invitĂ©s Ă  se saisir, de façon singuliĂšre, de cette procĂ©dure comme autant de rĂ©sidences artistiques d’un type nouveau, se confondant avec l’occupation d’un espace artistique original. Pour certains il s’agira de repenser l’art urbain en retraçant les archives de prĂ©cĂ©dentes interventions urbaines. Pour d’autres l’enjeu est dans l’écriture, la pĂ©rennisation d’un Ă©vĂ©nement par l’image, comme le changement de paysage sur le site de la ZAD Ă  Notre-Dame-des-Landes. Des jeux de reprĂ©sentation seront Ă©galement expĂ©rimentĂ©s avec l’intĂ©gration de vues immersives fictives, ne correspondant Ă  aucun territoire ou par des Ă©lĂ©ments modĂ©lisĂ©s encapsulĂ©s dans l’image, faisant ainsi exister l’exposition uniquement sur l’application et non plus dans l’espace physique. Une tentative d’art mĂ©ta-urbain en quelque sorte. La procĂ©dure commune reliant ces diffĂ©rents gestes s’appuie elle-mĂȘme sur les ressources disponibles dans l’espace en question. Dans un premier temps, une image 360 ° est crĂ©Ă©e, soit entiĂšrement construite, Ă  partir d’un logiciel de 3D comme Blender, soit Ă  l’aide de l’appareil photo d’un smartphone et de l’algorithme accessible sur l’application « Street View ». Ensuite, les images obtenues sont retravaillĂ©es avec un logiciel de traitement d’image. Enfin, elles sont chargĂ©es sur la plateforme « Street View » pour ĂȘtre intĂ©grĂ©es au service usuel de Google. Les images profitent ainsi des modes de diffusion et de circulation propre Ă  l’application.

Cette tentative d’occupation artistique de l’application « Street View » fait suite Ă  un projet d’exposition infiltrĂ©e intitulĂ© « Galerie », qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© et performĂ© en octobre 2016 sur des tĂ©lĂ©phones en dĂ©monstration Ă  l’intĂ©rieur d’un magasin FNAC, Ă  Paris.

Bérénice Serra, juin 2018