UNE EXPOSITION COLLABORATIVE
DANS GOOGLE STREET VIEW

- sur proposition de Bérénice Serra

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PARTICIPER

CONTRIBUTEURS

PARTICIPER

1. télécharger l'application Google Street View.

2. dans l'application, appuyer sur l'icône avec l'appareil photo puis, sélectionner "appareil photo".

3. prendre une multitude de photos frontales en suivant les indications de l'application afin que l'algorythme reconstitue une image sphère.

4. sauvegarder l'image réaliser en cliquant sur l'icône de partage puis "partager en privé". Envoyer l'image sur l'ordinateur ou dans le répertoire d'image du smartphone.

5. adapter l'image avec un logiciel de 3D ou de retouche d'image.

6. envoyer l'image sur le répertoire d'images du smartphone.

7. sur l'application, appuyer à nouveau sur l'icône avec l'appareil photo, cette fois sélectionner "importer des photos à 360°".

8. importer l'image, puis placer le repère géographique et enfin valider l'envoi.

CONTRIBUTEURS

👁️ MARION BALAC

Son travail utilise différents médias comme la vidéo, la photographie, le dessin, les captures d'écarn et les sites web. Elle collecte des données et des images, utilise les sites internet comme outils de création et élabore de nouvelles situations et fictions.

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👁️ JULIEN TOULZE

Julien Toulze diffuse majoritairement ses créations par le biais des réseaux virtuels en leur injectant une consistance factice. Attentif à l'imagerie des bugs digitaux mais aussi aux effets visuels consécutifs à des vacuités ophtalmologiques, le plasticien tend à reproduire ses observations.

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👁️ ARZHEL PRIOUL

Passant des murs de sa chambre aux murs de sa ville, il ne cesse d'écrire des mots, des phrases ou coller des images. S'étant formé lui-même aux différentes techniques de peinture, de la vidéo et de la sérigraphie, il réalise des oeuvres dans des friches et lieux abandonnés.

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👁️ MATHIEU TREMBLIN

Mathieu Tremblin s’inspire des pratiques et expressions anonymes, autonomes et spontanées dans l’espace urbain et met en œuvre des processus ou des actions simples et ludiques pour questionner les systèmes de législation, de représentation et de symbolisation de la ville. Il privilégie l’intervention non-commissionnée dans l’espace urbain, la marche et la visite, la création d’outils, le détournement d’objets, et recourt à des récits, éditions, installations, photographies, et vidéos pour documenter ou réinvestir ses expérimentations.

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👁️ RAPHAËL FABRE

Ses travaux portent sur la construction d'une fiction permanente, qui admet elle-même qu'elle est fausse. Les mécanismes du faux et de l'artifice se retournent contre eux-mêmes, exposent leurs rouages afin de rejeter et d'attirer le spectateur dans un paradoxe du décor.

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En mars 2018, un véhicule sans conducteur mis en circulation par la société de services de transport Uber a percuté une piétonne qui est décédée très peu de temps après, des suites de ses blessures. Il s’agit alors du premier cas d’accident mortel engageant une voiture sans conducteur, résultant du fait de l’autorisation donnée à Uber, par différents états aux États-Unis (dont l’Arizona), pour tester ses prototypes sur les routes et au sein des villes. Par la mise en service de ces engins toujours en apprentissage, et même encore en phase de développement, les routes ont été transformées en laboratoires privés pour la conception de voitures autonomes. Et par la même circonstance, les habitants de ces espaces urbains, les usagers de la voie publique, sont devenus d’authentiques « crash test dummies », avant même que le problème n’ait eu le temps d’être posé.

Cette forme d’appropriation de l’espace urbain par une entreprise privée n’est pourtant pas un cas isolé. On peut identifier une multiplicité de pratiques parfaitement analogues — permises, voire même encouragées par les politiques économiques des villes —, associées aux modes de fonctionnement des entreprises comme Uber, Google ou Amazon, pour ne mentionner que les plus visibles. Ces pratiques de privatisation inédites de l’espace public sont corrélatives et indissociables d’un mouvement de sens inverse par lequel des éléments de la vie privée et de l’intime sont rendus publics, au travers notamment des services proposés par des compagnies telles que Facebook, Airbnb ou Tinder.

Par ce geste ancré dans un entre-deux difficilement localisable, ces grands groupes prélèvent et déplacent ce qui autrefois était géré, d’une part par les autorités publiques (les cartographies IGN, le cadastre, les chaussées, l’espace aérien, etc.) et de l’autre par le cercle de proches, la famille ou les amis (les photos de vacances, les données personnelles, les relations sociales, etc.). L’ensemble de ces phénomènes témoigne ainsi d’un brouillage des catégories traditionnelles des « espaces publics » et des « espaces privés », et oblige à prendre acte de l’existence d’une troisième dimension de la vie sociale sur laquelle ces nouveaux acteurs, avant tout économiques, appuient leur mode d’action. Cette troisième dimension de l’espace social n’est pourtant pas entièrement nouvelle. L’espace colonisé par les géants du numérique (et convoité par de multiples start-ups) coïncide avec celui occupé par la « société civile » — c’est-à-dire l’ensemble des individus considérés comme autonomes et en principe non hiérarchisés, parmi lequel se tissent des relations d’interdépendance en dehors à la fois de l’État et de la famille.

En colonisant cet « espace civil », désœuvré depuis longtemps et pris entre la sphère publique et la sphère privée, les nouveaux acteurs de l’économie numérique transforment profondément la configuration de cet espace. Le cas de Google, et plus particulièrement de son application « Google Maps » est, à ce propos, paradigmatique. En prélevant l’ensemble de sa « matière première » dans les données qui sont tout simplement disponibles dans cet espace, Google ne fait qu’appliquer à celles-ci un traitement pour les introduire, à nouveau, dans ce même espace mais sous une forme quelque peu modifiée. En effet, les services de « Google Maps » sont mis à disposition de manière gratuite et utilisable par tous à condition de disposer de la technologie nécessaire à son accès (parfois rendue disponible par le pouvoir public sous la forme de mobilier urbain). La représentation (cartographique, photographique, informationnelle) de l’espace civil offerte alors par Google s’intègre ainsi avec ce même espace, jusqu’à ce que tous deux se confondent. En effet, il serait difficile de nos jours, pour les nouvelles générations (et d’ailleurs, pas seulement les nouvelles !) d’avoir une expérience de l’espace urbain qui ne serait pas conditionnée d’une manière ou d’une autre par l’expérience des représentations données par l’application du géant californien.

Tout comme pour le cas des voitures autonomes, le développement de « Google Maps » ne va pas sans de nombreuses tensions et de multiples conflits inédits. L’une des principales sources générant ces situations nouvelles se trouve dans le service « Street View », permettant de plonger l’utilisateur de l’application dans des vues photographiques en 360 ° réalisées à partir de plusieurs points de l’espace des villes répertoriées. Après avoir ainsi cartographié l’ensemble du territoire français en 2011, Google élargit son service « Street View » en offrant des images 360 ° à l’intérieur de certains bâtiments (dont des centres culturels et des musées). L’atteinte à la vie privée que ce dispositif entraîne (provocant des divorces et autres) vaudra Google une série de procès judiciaires qui, loin de l’arrêter dans sa conquête de l’espace civil, seront l’occasion d’un raffinement de sa stratégie. Ainsi, en 2015, Google met au point et propose une application gratuite permettant de profiter du service « Street View », tout en rendant possible la prise de vues 360 ° et leur publication, non pas par ses employés, mais par les utilisateurs mêmes de l’application. Toute personne ayant donc téléchargé l’application peut alors constituer une capture 360 ° (grâce à un algorithme qui génère l’image « sphère » à partir de photographies frontales) et la rendre publique, sur l’application. Puisque ces images sont capturées par les utilisateurs, le droit d’auteur s’applique, dégageant alors la responsabilité de l’entreprise dans les sujets représentés et leur diffusion.

De cette profonde transformation de l’espace et de la vie sociale, l’art n’est nullement épargné. En effet, parmi les images prises par les dispositifs de Google ainsi que celles publiées par les utilisateurs de la plateforme, on retrouve des vues immersives comprenant des œuvres d’art, présentes de fait dans l’espace public (1 % artistique, street art, jardins de sculptures, etc.). Mais ces représentations sont loin d’être parfaitement neutres. Dans l’application « Google Earth », par exemple, une modélisation du paysage urbain est proposée pour donner une impression de relief au territoire cartographié. Dans ce dispositif, les images de modélisation grossière malmènent les œuvres de grands artistes comme Buren, Tony Cragg, entre autres. Mais, tout comme pour le cas de la paternité des images diffusées sur « Street View », Google a été le premier à savoir transformer cette difficulté en avantage. Il a su y voir l’occasion d’une valorisation de son produit en créant, par exemple, le « Street Art Project » qui vise à identifier sur les différents services proposés (cartographie, images 360 °, photographies, etc.) les noms des artistes — issus, pour la plupart, du street art — ayant produit les œuvres visibles dans l’espace urbain photographié. L’action de récupération de cet art capturé par les applications de l’entreprise va même se cristalliser dans la création d’un projet nommé « Google arts & culture » dans lequel sont proposées des visites d’exposition en ligne et en immersion, qui reprennent le « walk-through » — technique utilisée pour le développement de l’application Street View. Ces visites sont rendues possibles par la signature de partenariats avec de grandes institutions de l’art (MoMA, Tate Britain, Musée Château de Versailles, etc.). Tout comme pour le cas de Google Maps ceci ne va pas sans générer de nouveaux conflits. Après une condamnation de 125 millions de dollars pour avoir ignoré les droits d’auteurs attachés aux ouvrages disponibles dans la plateforme « Google Books », l’entreprise a repensé son rapport aux droits qui protègent les œuvres présentées dans les musées à visiter en 360 °. À la demande des conservateurs et commissaires d’exposition la plateforme a même retiré, ou flouté, un nombre non négligeable d’œuvres dont les droits n’étaient pas encore tombés dans le domaine public.

Le cas de Google est exemplaire du genre de problèmes soulevés par l’appropriation sauvage de l’espace civil par des compagnies privées, orientées par la perspective du profit. Mais plus profondément, par les tensions et les conflits qu’il suscite, il montre la puissance créatrice que recèlent les problèmes qui ne se laissent pas capturer par les logiques habituelles du privé ou du public. En ce qui concerne l’art en particulier, l’intérêt ultimement économique de Google voilé par son attention affichée pour l’art et la culture ne suffit pas à déguiser et n’efface pas non plus le fait que de nouvelles formes de monstration, de diffusion, de médiation, de critique, voire de production d’art sont en train de naître dans cet entre-deux problématique. On peut alors se demander pourquoi les auteurs-artistes, que l’on pourrait penser soucieux de la représentation de leur travail, ne se sentent pas touchés par cette circonstance, d’autant plus si l’on considère la façon non critique par laquelle les œuvres sont souvent exhibées à travers ces nouveaux modes de représentation (déformations, mauvais raccord, mauvaise qualité de la prise de vue, etc..



Devant le désintéressement ou le rejet des artistes, comme devant l’intérêt irrémédiablement économique de compagnies comme Google, naît l’urgence d’une réappropriation critique, par l’art et pour l’art, des nouveaux enjeux artistiques impliqués dans cette configuration particulière de l’espace sociale. Il ne s’agit pas de construire une position partisane, pour ou contre les pratiques des acteurs économiques du numérique, comme il ne s’agit pas non plus de céder à une fascination esthétisante des vertus technologiques. Mais il est bien question de prendre la mesure du déplacement que nos sociétés ont confié à des acteurs de légitimité douteuse, pour reposer, les problèmes qui ont toujours été ceux de l’art.

Le projet d’occupation artistique « Résidence » propose un premier pas dans cette direction. Profitant des conditions que Google a été obligé d’assumer pour la survie de son service, le projet consiste à proposer un protocole collectif, pour occuper l’espace ouvert par le service « Street View » comme un lieu d’hébergement d’un art conçu spécifiquement pour reconquérir cet espace. Six artistes (Marion Balac, Raphaël Fabre, Antoine Hoffmann, Arzhel Prioul, Julien Toulze et Mathieu Tremblin) sont invités à se saisir, de façon singulière, de cette procédure comme autant de résidences artistiques d’un type nouveau, se confondant avec l’occupation d’un espace artistique original. Pour certains il s’agira de repenser l’art urbain en retraçant les archives de précédentes interventions urbaines. Pour d’autres l’enjeu est dans l’écriture, la pérennisation d’un événement par l’image, comme le changement de paysage sur le site de la ZAD à Notre-Dame-des-Landes. Des jeux de représentation seront également expérimentés avec l’intégration de vues immersives fictives, ne correspondant à aucun territoire ou par des éléments modélisés encapsulés dans l’image, faisant ainsi exister l’exposition uniquement sur l’application et non plus dans l’espace physique. Une tentative d’art méta-urbain en quelque sorte. La procédure commune reliant ces différents gestes s’appuie elle-même sur les ressources disponibles dans l’espace en question. Dans un premier temps, une image 360 ° est créée, soit entièrement construite, à partir d’un logiciel de 3D comme Blender, soit à l’aide de l’appareil photo d’un smartphone et de l’algorithme accessible sur l’application « Street View ». Ensuite, les images obtenues sont retravaillées avec un logiciel de traitement d’image. Enfin, elles sont chargées sur la plateforme « Street View » pour être intégrées au service usuel de Google. Les images profitent ainsi des modes de diffusion et de circulation propre à l’application. Toutes les interventions sont compilées sur un site internet développé de manière à pouvoir générer, depuis ce dernier, un PDF imprimable, celui du catalogue de l’exposition.

Cette tentative d’occupation artistique de l’application « Street View » fait suite à un projet d’exposition infiltrée intitulé « Galerie », qui a été développé et performé en octobre 2016 sur des téléphones en démonstration à l’intérieur d’un magasin FNAC, à Paris.

EXPOSITION GALERIE